Pressés de savoir si des avions participant à des opérations clandestines de la CIA se sont posés sur leurs aéroports, certains Etats européens ont, ces dernières semaines, promis des enquêtes. Il y a quelques jours, ils ont été rejoints par la Belgique.
Les registres de la FAA (administration fédérale de l'aviation, aux Etats-Unis) décrivent, à partir de leur immatriculation, la vingtaine d'appareils régulièrement loués par la CIA. Avec un dénominateur commun : la plupart des propriétaires de ces avions sont des sociétés sans personnel et sans véritable activité, dont les bureaux se résument souvent à une simple boîte aux lettres.
Ainsi, par exemple, Keeler and Tate Management et son Boeing 737, surnommé « Guantanamo Bay Express » pour ses incessants sauts de puce vers la base cubaine. Référence N313P puis N4476S, l'avion a notamment été vu à Bagdad le 14 décembre 2003, moins de 24 heures après l'arrestation de Saddam Hussein. Il a encore été photographié par des passionnés sur le tarmac de Frankfort en janvier 2003, puis au Portugal, à Genève, à Malte, à Palma de Majorque le 12 mars 2004, au lendemain des attentats de Madrid, et enfin à Prague.
Marc-André Veillard, un spotter suisse, l'a immortalisé au bord de la piste de Genève : « J'ai été très surpris d'apprendre par un journaliste qu'un de ces appareils était supposé voler pour la CIA car il appartenait à une compagnie privée. » Même étonnement pour Josep Manchado, un photographe espagnol qui admet pouvoir passer, par temps ensoleillé, jusque 10 heures dans le même aéroport. Dans sa collection de 25.000 photos, un instantané du même Boeing pris sur la piste de Palma de Majorque. « On m'a régulièrement demandé si j'avais des infos supplémentaires, si j'avais vu des hommes aller et venir autour de l'appareil, etc. En y regardant de plus près, j'ai bien remarqué qu'il y avait beaucoup d'antennes mais ce n'est qu'en février 2005 que j'ai été convaincu car un reportage télévisé rapportait que cet avion avait été utilisé pour l'enlèvement d'El Masri, un citoyen allemand d'origine libanaise. »
Autre trophée de choix : un Gulfstream 5 pouvant transporter 14 personnes et dont la dernière immatriculation (après N581GA, N379P, N8068V) est N44982. Jusqu'en novembre 2004, il restera propriété de Premier Executive Services, société dont tout porte à croire qu'elle n'est qu'un prête-nom pour les opérations clandestines de la CIA. Elle était d'ailleurs, jusqu'en mars 2005, un des rares affréteurs au monde à bénéficier d'un « civil aircraft landing permit », autorisation accordée par le Pentagone lui permettant d'atterrir sur n'importe quel aéroport militaire.
Fin 2004 donc, le magnifique Gulfstream est revendu, pour une somme inconnue, à une entreprise de Portland, en Oregon : Bayard Foreign Marketing. Six semaines après les attentats de Manhattan déjà, un journal pakistanais rapportait qu'un étudiant yéménite de 27 ans, Mohammed Jamil Qasim Saeed, avait été poussé dans ce jet par les services de sécurité pakistanais. Ceux-ci n'auraient fait que répondre aux injonctions des services secrets américains, lesquels soupçonnaient l'étudiant en microbiologie d'appartenir à Al Qaeda et d'en savoir long sur le sabotage du destroyer USS Cole, en octobre 2000.
Selon un documentaire de la chaîne suédoise TV4, le même avion privé aurait encore servi, en décembre 2001, pour le transfert de deux suspects égyptiens vers une inhospitalière prison du Caire. En avril 2004, le Gulfstream controversé sera pourtant photographié sur le tarmac de Genève par un spotter.
Intriguant aussi, ce Gulfstream IV immatriculé N227SV, anciennement N85VM. Il aurait, entre 2002 et 2005, multiplié les excursions au Maroc, à Dubaï, au Japon, en Suisse, en Jordanie, en Tchéquie et à une cinquantaine de reprises, à Guantanamo. Sans trop chercher, on en voit des photos prises fin septembre 2005 sur la base militaire de Leuchars (Grande-Bretagne) et un an plus tôt, devant la tour de contrôle de Malte. C'est lui qui, le 17 février 2003, aurait servi à des agents de la CIA pour enlever l'ex-imam Abou Omar en pleine journée, dans une rue de Milan.
« Il est étrange et extraordinaire de voir comme il est aujourd'hui difficile de contrôler l'information », s'amuse Josep Manchado, le spotter espagnol. « Il y a des milliers de réseaux sur lesquels les informations circulent de façon horizontale, d'égale à égale. Et non plus de façon verticale, du haut vers le bas, sous le contrôle des grands médias... »
Publié le lundi 5 décembre 2005 dans le Soir (Belgique)