> PARU DANS : Le Soir ( Belgique)
> DATE : septembre 2004
> AUTEUR(S) : Joël Matriche


Entre 1941 et 1944, plus de 400 personnes furent abattues ou exécutées à la Citadelle de Liège (Belgique). Paroles de résistants... pour se souvenir.

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Je vous écris de la Citadelle

Entre 1941 et 1944, plus de 400 personnes furent abattues ou exécutées à la Citadelle de Liège (Belgique), caserne militaire reconvertie en prison de haute sécurité par l'occupant allemand. Avant de défiler devant le peloton, ces hommes et ces femmes, des résistants pour la plupart, recevaient la visite d'un aumônier ainsi qu'une machine à écrire. Ils pouvaient écrire trois lettres, quelques-unes ont été sauvegardées par les familles, par des administrations, par des bibliothèques. Soixante ans plus tard, voici une sélection de correspondances qui n'ont rien d'anonyme

 

"Cette lettre sera mon dernier adieu"


Louis Fizaine, 33 ans

Le 17 novembre 1943, Louis Fizaine et deux de ses compagnons sont surpris alors qu'ils mettent à mal une voie ferrée, près de la gare de Belle-Fontaine. Quelques mois plus tard, le conseil de guerre d'Arlon les condamne à mort pour actes de sabotage, notamment contre des installations de chemin de fer, et pour avoir été en possession illicite d'armes à feu. Une note griffonnée par un autre prisonnier de la Citadelle qualifie Louis Fizaine de héros des héros. Il est passé par les armes le 8 février 1944. « Ce 17 à 17 heures, nous venons de recevoir confirmation de l'arrêt de mort pris contre nous le 28 janvier dernier. Cette lettre sera donc mon dernier adieu sur cette terre de misère puisque le Bon Dieu nous accorde la grande grâce d'offrir notre misérable vie pour vous tous ! (…) Certes, ce n'est pas sans un petit serrement de coeur que nous disons adieu à cette terre désolée par la guerre : moi aussi, j'avais parfois rêvé de fonder une famille (…) Vous ne pouvez pas imaginer quelle force me donne en ces derniers moments la présence de mon cher camarade ou plutôt de mon frère d'épreuve Luis. Nous aurons donc passé ensemble notre vie d'écolier, une partie de notre jeunesse un peu orageuse, partagé les mêmes s tribulations pour finalement mourir ensemble. »

 

« Mourir au poteau plutôt qu'être lâche »



Camille Hans, 41 ans

Ouvrier monteur né à Eben-Emael en 1900, c'est un homme robuste, énergique et volontaire.
Communiste, il a participé avec d'autres résistants au sabotage de lignes de chemin de fer, de pylônes à haute tension et de charbonnages. À son actif encore, l'exécution d'un officier S.S. le 27 avril 1942. Intercepté par une patrouille allemande, il est déféré à la Citadelle de Liège et passé par les armes huit semaines plus tard. Ses derniers mots sont pour son épouse, qui habite Herstal : « Ma p'tite feie, je viens d'apprendre mon exécution : demain à 6 heures. Tu peux dire que cela a été un coup mais sois sans crainte, personne n'a rien vu. J'ai été condamné à deux fois la peine capitale, mais je l'ai bien endurée pendant ces quinze derniers jours. Tu peux dire que j'ai regretté pendant ce temps-là de n'avoir pas été un peu plus à toi et aux enfants ; pauvres petites, les voilà sans papa (…) J'aurais tant voulu vous serrer toutes dans mes bras encore une fois mais cette faveur m'a été refusée, sous prétexte que cela nous aurait fait trop de peine. Pour moi, chérie, les souffrances seront vite finies. Toi, je te conseille de ne pas trop te laisser abattre. Dis-toi bien que cela devait arriver, il vaut mieux mourir au poteau que d'être un lâche… »

 

« J'ai enlevé mon pull, c'était trop dommage »



Armand Collignon, 20 ans

Accusé d'avoir fourni aux organisations de résistants des renseignements (plans, listes et emplacements des ponts réparés…) utiles au sabotage des lignes de chemin de fer, Armand Collignon, fils unique âgé de 20 ans, est incarcéré dans la cellule 13 du tristement célèbre bloc 24 de la Citadelle. Il est exécuté le 29 décembre 1942.
« Biens chers parents,j'ai été courageux et je le serai jusqu'au bout. Vous pouvez en être certains. Ma peine est dure pour ce que j'ai fait : condamné à mort pour avoir donné des plans à O. et deux insignes de voitures à J. Enfin, il n'y a rien à faire, quand la dernière heure a sonné, soyez sur terre ou autre part, vous y passerez. Alors, il n'y a pas lieu de s'en faire.
Vous recevrez mon linge en retour. Il y a un sac avec chemises et bas déchirés, deux pantalons, mon pull bleu et rouge que j'ai enlevé car c'était trop dommage (…) Si plus tard mon corps vous était remis, enterrez-moi, je vous en supplie, en terre ardennaise, où vous voulez, mais ne me laissez pas dans la province de Liège. Ma dernière volonté est d'être enterré dans le village où vous passerez vos vieux jours, quand papa sera pensionné. Je vous demande aussi de ne pas vous en faire (…) »
 

« Demain à six heures, je serai face au peloton »


Jean Clockers, 24 ans
Après s'être engagé dans la Légion étrangère puis avoir combattu en Lorraine et dans les Vosges, Jean Clockers rentre en Belgique en 1941. Le 30 mars 1942, il se promène à Liège avec un ami lorsqu'il voit une patrouille escorter un résistant menotté. Impulsif, il crie au scandale et fonce dans le tas mais un détachement allemand intervient et le conduit au poste. Il a sur lui trois revolvers mais aussi un plan du barrage Monsin et un autre de la centrale électrique de Bressoux. Il est interrogé le 3 avril et les jours suivants, condamné à mort le 7 et exécuté le 10 au petit matin. La veille, il rappelait - par écrit -à « sa chère grande amie Fabienne » les vertus du sacrifice et du patriotisme : « C'est demain le grand jour, où un Belge va donner sa vie pour l'indépendance de son pays. Mon sacrifice sera total et je saurai mourir avec fierté. Demain matin à 6 heures, je ferai face au peloton et mon dernier mot sera « Vive la Belgique ! » Je suis d'un calme froid. » A sa famille, il dicte ses dernières volontés : « Je charge Adèle et Alexandre de procéder de la manière qu'ils jugeront la meilleure à la distribution d'objets m'ayant appartenu (…) Ils feront faire des souvenirs mortuaires en faisant reproduire ma photo de la Légion étrangère. »

 

« Ces mois de prison m'ont fait réfléchir »



Joseph Maréchal, 22 ans

Ce fils unique, né à Aywaille en juillet 1920, voulait devenir instituteur. Son diplôme en poche, il enseigna à Chênée, Esneux et Theux. Le 28 décembre, il sait que sa mort est imminente, il rencontre l'aumônier et appuyé sur la machine à écrire qu'on lui a prêtée, il pense avec une foi inébranlable à ses parents ainsi qu'à la troupe scoute, « Les chasseurs de Notre-Dame », qu'il anime depuis quelques années déjà. Ces deux mois de prison m'ont fait réfléchir, ils ont été pour moi une retraite avant d'aller retrouver mon Dieu. Nous sommes neuf et nous nous encourageons les uns les autres. Cette nuit, on nous a promis de nous réunir avec un prêtre, nous ferons une veillée de prière et ne vous oublierons pas. Nous prierons pour que vous soyez courageux. Permettez-moi, chers parents, de ne rien regretter de ce que j'ai fait : c'est pour la Belgique et j'espère que ce ne sera pas perdu. Essayez, chers parents, de ravoir mon corps et de lui trouver un petit coin tranquille pour qu'il repose en paix jusqu'au jour du jugement suprême. J'espère alors ne pas être du côté des condamnés (…) Ne pleurez pas trop, soyez courageux, c'est une consolation de savoir que vous allez m'offrir pour le pays, pour que la Belgique vive. »

 

« Dès qu'on est venu, j'ai su pourquoi c'était »



Paul Simon, 22 ans

« Il habitait au bas de la rue de Campine », se souvient Johnny Letesson, un des anciens du quartier Sainte-Walburge, à Liège. Il transportait des armes, de même qu'un de ses frères qui, lui, n'a pas été arrêté et dont la Gestapo a toujours ignoré l'activité. Le papa ainsi qu'un autre frère s'étaient engagés comme officiers dans la brigade Piron. La famille a quitté l'endroit après la guerre. D'origine luxembourgeoise mais devenu Liégeois en s'inscrivant en faculté de médecine, fervent catholique, membre de la communauté du Tiers-Ordre de Saint-Dominique, Paul Simon sera fusillé le 20 décembre 1942.
« C'est surtout à toi, maman chérie, que j'écris car je devine bien toute la peine que je te cause (…) J'ai été amené ici vers trois heures et depuis, je me suis confessé et préparé à bien mourir. Dès qu'on est venu me chercher dans ma cellule, j'ai su pourquoi c'était et c'est avec beaucoup de courage et sans pleurer que j'ai appris la chose. Si je suis triste, c'est pour vous, pour vous tous qui restez, triste d'être la cause de votre chagrin. Pour moi-même, la mort m'est très légère car j'ai confiance en la miséricorde de Dieu et me suis fait des trois mois et demi de prison une avance sur mon purgatoire. »

 

« Je te demande de ne pas te remarier »



Marcel Bawin, 34 ans

Marcel Bawin, dit « Vaillant » : un nom de guerre taillé sur mesure pour cet aléseur ansois qui, après avoir intégré l'Armée belge de Libération, se distingue par d'audacieux faits d'arme : destruction d'un important garage en périphérie liégeoise, destruction de plusieurs pylônes à haute tension, sabotage d'une voie ferrée près de Milmort, récupération d'armes et de munitions… Marié à Marie-Jeanne, père de quatre enfants, il est exécuté le 15 juillet 1944. Ses derniers mots, frappés à la hâte sur un papier calque et confiés à l'aumônier, sont pour sa famille : « Chère femme et mes enfants, il est 23 heures. On nous a prévenus que nous passions par les armes demain à 6 h 15. Voilà ma petite femme, je te demande de souvent penser à moi et surtout de bien faire attention et de conduire nos enfants dans une vie heureuse. Et souvent de parler de leur papa qui les aimait plus que la fortune et que ses deux yeux. (…) Ma petite femme, je te demande une chose, c'est de ne pas te remarier car j'aurais trop peur que tu tombes mal et, surtout, que les enfants soient malheureux. (…) J'ai écrit une lettre à mes frères car nous ne pouvons écrire que trois lettres et bien au revoir à ton père et à tous les amis. »

 

« La mort en face, sans peur ni reproche »



Joseph Peeters, 46 ans

Curé atypique que Joseph Peeters : déçu de n'avoir pas été enrôlé pendant la Première Guerre mondiale à cause d'une infirmité à la jambe, il intégra les rangs de la Résistance au conflit suivant. Pour en devenir un des éléments les plus dynamiques. Sur dénonciation, il est arrêté par la Gestapo dans un hôtel de Remouchamps le 1er décembre 1942. On lui reproche d'avoir caché des armes en son domicile, un fait passible de la peine capitale. Patriote et homme de foi, Joseph Peeters sera fusillé le 31 août 1943. À la fin de la guerre, des centaines de personnes lui rendront hommage en sa paroisse de Comblain-au-Pont.
« Mes chers Vicaires, mes chers Paroissiens, quand vous recevrez la présente, je serai tombé sous les balles allemandes pour avoir servi la Patrie en prêtre et patriote. Je n'ai pas le temps de vous dire le comment et le pourquoi j'ai agi ainsi. Aussi je vous le dis : je ne regrette pas ce que j'ai fait et si je pouvais, je recommencerais. Le patriotisme est une vertu chrétienne. J'ai rempli mon devoir de patriote comme prêtre, par amour de Dieu. Aussi, je regarde la mort en face, sans peur ni reproche (…) Et, une dernière fois, je vous crie : Vive Dieu et la Sainte Vierge, vive l'Église catholique, vive la Belgique, vive Comblain-au-Pont. »

Le 2 septembre 1944, les Alliés ont franchi la frontière belge, l'occupant est en débâcle. À la Citadelle de Liège, vaste domaine militaire transformé en prison dès 1941, c'est l'effervescence. Pressés de déporter les prisonniers de l'autre côté du Rhin, les Allemands les entassent dans des fourgons. Puis les remettent dans les cellules, la Résistance ayant dynamité les voies de chemin de fer et de ce fait, rendu impossible tout convoi vers l'Allemagne. Ce jour-là, dix-sept personnes sont encore extraites du bloc 24 - un bâtiment de trois niveaux réservé aux condamnés à mort - et amenées devant le peloton d'exécution. D'autres mises à mort auront encore lieu le 4 septembre. Le 7 enfin, montés sur des tables et des tabourets, les détenus peuvent voir au travers des lucarnes leurs gardiens débraillés, la mine défaite, enfourcher des vélos et prendre la fuite à travers les anciens glacis. Jean Demolin, qui fut longuement incarcéré à la Citadelle, a fait le bref récit de ses dernières minutes de détention : « Un certain Noirhomme, mineur de profession, a pris un tabouret des deux mains et en trois coups, il avait défoncé notre porte blindée. J'ai pris les clefs dans le bureau du chef et j'ai ouvert toutes les cellules de notre étage pendant que d'autres en faisaient autant au premier et au rez-de-chaussée. Un réseau de barbelés entourait le bloc 24. Il nous arrêta quelque peu puis ce fut la précipitation dans la grande cour, absolument déserte. Nous étions libres. Il ne fallait cependant pas sortir sans libérer tout le monde. Nous trouvons deux haches et nous faisons sauter toutes les serrures des autres blocs (…) Derrière le bloc 24, des mains s'agitaient par les soupiraux. Ce sont des Juifs que nous libérons, ils se précipitent vers le pain que nous avions enlevé d'une cuisine. » D'autres cellules sont malheureusement vides : la nuit précédente, rendus fous par leur défaite, les Allemands avaient amené de jeunes détenus au barrage de l'île Monsin et un à un, les avaient exécutés d'une balle dans la nuque.
Quelques corps, mais pas tous, seront retrouvés dans les eaux de la Meuse.

Joël Matriche
Le Soir, 8 septembre 2004

 
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