> PARU DANS : Le Soir
> DATE : 28 janvier 2005
> AUTEUR(S) : Joël Matriche


Il est un peu plus de 13 heures. La neige est hésitante, Anna referme son journal, Pico allume une cigarette, deux autres pensionnaires entament une partie de Stratego. Une journée comme les autres au centre Patrick Dewaere, à Lierneux...

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Ils ont dix-huit ans et ils ont voulu mourir

Un journal traîne, Anna le déplie, l'épluche rapidement, s'arrête sur la photo de la princesse Claire pour l'affubler de lunettes, moustache et poils au menton, s'esclaffe bruyamment, passe à la page suivante, prête à d'autres coups de crayons. Mais c'est la rubrique nécrologique : « Dire qu'on aurait tous pu être là-dedans… » Autour de la table, silences embarrassés, haussements d'épaules, petits rires gênés…

Il est un peu plus de 13 heures. La neige est hésitante, Anna referme son journal, Pico allume une cigarette, deux autres pensionnaires entament une partie de Stratego. Une journée comme les autres au centre Patrick Dewaere, à Lierneux.
Inauguré il y a dix ans par la province de Liège, cet institut est le seul en Belgique à prendre en charge les adolescents et les jeunes adultes tourmentés par des idées suicidaires. « Nous offrons à ces jeunes des séjours courts, de deux à trois semaines, afin d'arrêter la spirale dans laquelle ils se sont engouffrés », résume Nicole Thimister, l'infirmière en chef. « Nos patients peuvent être âgés de 15 à 35 ans, ils ont en commun d'avoir eu envie de mourir et éventuellement, d'avoir fait des tentatives de suicide.  »
Parce qu'il a fallu fixer un cadre et des limites, imposer un contenant à ces vies sens dessus dessous, qui éclatent dans tous les sens, les règles de vie sont plutôt strictes : pas de contacts avec l'extérieur pendant les 48 premières heures, interdiction d'utiliser un téléphone portable et l'Internet, sorties limitées à une heure par jour, pas de drogue, pas d'alcool, pas de flirts. « Il est important qu'il y ait une coupure avec le monde extérieur, fût-elle symbolique  », continue Nicole Thimister. « Mais tous nos patients sont libres, et ils s'en vont quand ils le désirent. Si un mineur veut nous quitter, nous discutons avec lui et, s'il ne change pas d'avis, nous demandons à ses parents de venir le chercher ». En dix ans, 1.300 jeunes environ ont été reçus au centre.

Anna, qui a reposé le journal sur la table, avoue qu'elle a eu « un peu peur » en franchissant la première fois, en compagnie de ses parents, les grilles du domaine. C'est que le centre Patrick Dewaere, qui ne compte que 11 lits, est perdu au coeur d'un vaste terrain aménagé à la fin du XIXe siècle pour accueillir une colonie d'aliénés… Divers pavillons abritent aujourd'hui des malades et handicapés mentaux. Les premières 48 heures, se souvient Anna, ont été « fort dures », sa famille et ses amis lui manquaient. « J'ai souvent songé au suicide, mais en espérant malgré tout qu'il y avait d'autres solutions pour m'en sortir. Mes parents savaient que ça n'allait pas bien, mais ils ne se rendaient pas compte à quel point et ne m'écoutaient pas. Ma mère minimisait, elle me disait que ça allait passer, que ce n'était pas grave. Un jour, j'ai fait une grosse crise et j'ai demandé à être hospitalisée. C'est la première fois que j'ai vu mon père pleurer…  » Aujourd'hui, ses parents ont compris, ils lui téléphonent chaque jour et, malgré la neige, lui rendent de fréquentes visites. Mais il est trop tôt pour plier bagage : « Les psychologues du centre m'ont fait prendre conscience de plein de trucs. Il y a des jours où j'ai l'impression que ma tête va exploser. Mais je veux m'en sortir. Si ça ne marche pas ici, je ne sais pas ce que je ferai… »

Pico - « C'est mon nom de graffeur », explique-t-il, amusé - en est, lui, à son deuxième séjour. Il a 18 ans, des tatouages, des bracelets et un piercing. Il considère que la vie est « un long fleuve de merde qu'on avale la gueule grande ouverte  », mais il sait aussi que plus tard, il aura deux enfants et travaillera dans l'humanitaire… « La première fois, j'avais avalé des médicaments. C'est la psychologue de l'hôpital qui m'a donné l'adresse du centre. Mais j'ai fait le con, je me suis fait virer. » Nouvelle tentative quelques semaines plus tard, nouvelle hospitalisation, nouvel appel à l'aide. « Cette fois, faut que je m'en sorte  », jure-t-il. « Quand ce sera fini, j'irai à l'armée. Pour participer à des missions pour la paix. Quand j'étais petit, la vie n'était pas belle, je veux apporter aux autres ce que je n'ai pas eu. »
Ce séjour, admet-il, lui est « bénéfique ». Bien sûr, il y a la nourriture qui n'est « pas bonne », les autres patients qui ne « mettent pas assez d'ambiance », mais tout n'est pas à jeter pour autant : « Les séances de relaxation me font du bien, ainsi que les ateliers d'expression verbale et les entretiens avec la psychologue. Quand il y a un problème, elle va au bout des choses. Ça fait pleurer, mais ce n'est pas grave. »

Au contraire de Pico, Eléa, jolie rouquine de 16 ans, trouve qu'il y a une bonne ambiance au centre. Pour un peu, ajoute-t-elle, « on se croirait à la maison  ». Elle est là depuis deux semaines, après que son estomac eut rejeté un dangereux mélange d'alcool et de médicaments. « Quand mon père a appris, il n'a pas pété un mot, je croyais qu'il était fâché. Mais il est venu me voir, il m'a offert mon cadeau d'anniversaire et une carte sur laquelle il avait écrit qu'il s'excusait de ne pas avoir compris, et expliquait ce qu'il ressentait. »

A ses côtés, un jeune gars, lecteur MP3 vissé sur les oreilles. « Appelez-moi ' Nightwolf ', c'est mon pseudo sur internet », commente-t-il, aussi amusé que Pico. Il a un peu plus de 15 ans et quatre tentatives de suicide derrière lui… Et des parents qui « ne comprennent pas ». « C'est pas mal ce centre mais dommage qu'il ne soit pas plus connu  », explique-t-il. « Si on m'en avait parlé plus tôt, ça m'aurait sans doute été utile  ». Les premières 48 heures, il jure les avoir à peine vues passer : « Je suis plutôt solitaire, ça m'arrangeait bien de ne pas parler à mes parents. Surtout, cet isolement m'a permis de changer de contexte, de m'éloigner des soucis, de faire le point. » Il précise : « Quand je me suis fait virer de l'école, je suis resté enfermé huit mois chez moi. Ça ne m'a pas aidé dans mes problèmes.  » Quelqu'un lui demande s'il veut se joindre à la table de jeux. Il accepte. Un autre vient d'allumer le téléviseur.
Tous, ils rient. Tout à l'heure ou demain, ils se disputeront. Puis se réconcilieront. Des ados. « Ils obéissent à des pulsions de vie plutôt que de mort », estime Xavier Gernay, le directeur du centre. «  C'est une parenthèse qu'on leur offre ici, pour se retrouver et se restructurer. »

 
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